Vendre ou transmettre son entreprise, c'est souvent la transaction financière la plus importante de toute une vie d'entrepreneur. Bien planifiée, elle peut générer un patrimoine libéré d'impôt à hauteur de centaines de milliers, voire de millions de dollars. Mal exécutée, elle peut envoyer la moitié de la valeur aux gouvernements.
Cet article présente cinq stratégies fiscales avancées utilisées au Québec pour transférer une société par actions : déduction pour gain en capital, roulements selon les articles 85 et 86 LIR, gel successoral, convention entre actionnaires, et la planification longue qui permet d'orchestrer le tout. Le but est de vous donner les bons concepts pour préparer le terrain plusieurs années à l'avance.
Vendre à un tiers ou transmettre à la famille : deux logiques fiscales différentes
Avant 2021, la fiscalité canadienne pénalisait paradoxalement les transferts à la famille : céder l'entreprise à son enfant via une société de portefeuille générait du dividende imposable (souvent ~ 47 %), alors que la vendre à un étranger générait du gain en capital, en partie exonéré par la DGC. La réforme de la Loi C-208 (2021) puis le projet de loi C-59 (2024) ont corrigé une partie de cette iniquité, mais avec des règles d'application complexes.
Aujourd'hui, un transfert intergénérationnel admissible peut bénéficier des mêmes avantages qu'une vente à un tiers, à condition de respecter les critères : transfert réel du contrôle, implication active du repreneur, période de transition étalée. Les transferts « papier » à des fins purement fiscales sont expressément refusés.
Stratégie 1 — La déduction pour gain en capital (DGC)
C'est le levier fiscal le plus puissant disponible pour un entrepreneur québécois. Chaque résident canadien dispose d'une exonération à vie d'environ 1 016 836 $ (chiffre 2025-2026, indexé annuellement) sur le gain en capital réalisé à la vente d'actions admissibles de petite entreprise (AAPE).
Concrètement : si vous vendez vos actions pour 1,5 M$ alors que leur prix de base est nul, vous réalisez un gain de 1,5 M$. La DGC vous permet d'exonérer environ 1 016 836 $ de ce gain, et seuls les ~ 483 000 $ restants sont imposables (à 50 % d'inclusion, taux marginal d'environ 26,7 % au Québec). Économie d'impôt directe approximative : 270 000 $.
Les trois critères AAPE à respecter
- Critère des actifs au moment de la vente : à la date du transfert, au moins 90 % des actifs de la société doivent être utilisés activement dans une entreprise exploitée au Canada.
- Critère des actifs pendant 24 mois : durant les 24 mois précédents, au moins 50 % des actifs doivent avoir été utilisés activement.
- Critère de détention : les actions doivent avoir été détenues par vous (ou une personne liée) pendant au moins 24 mois avant la vente.
Le piège du « surplus de liquidité »
Beaucoup d'entrepreneurs incorporés accumulent du cash et des placements passifs dans leur société. Si ces actifs représentent plus de 10 % de la valeur au moment de la vente, vous perdez l'admissibilité AAPE — et la DGC. Une stratégie de « purification » de la société (transfert des actifs passifs vers une société de portefeuille) doit souvent être planifiée 24 mois avant la vente.
Stratégie 2 — Le roulement de l'article 85 (apport en société)
Le roulement de l'article 85 LIR permet de transférer un actif (typiquement des actions, un immeuble, de l'achalandage) à une société par actions sans déclencher d'impôt immédiat. C'est le cheval de bataille de la planification fiscale corporative au Canada.
Cas d'usage typique : un entrepreneur qui détient ses actions personnellement peut les transférer à une nouvelle société de gestion (« Holdco ») via un roulement 85. Le gain en capital latent est différé jusqu'à la disposition future des actions Holdco. Cette structure facilite ensuite la séparation des actifs d'exploitation et des actifs passifs, la purification AAPE, et la planification successorale.
Le formulaire T2057 (fédéral) et TP-518 (Québec) doivent être déposés dans les délais prescrits, sous peine de pénalités. La somme convenue lors du roulement doit aussi être choisie soigneusement : ni trop basse (gain reporté trop important), ni trop haute (gain immédiat inutile).
Stratégie 3 — Le gel successoral via l'article 86
Le gel successoral est la stratégie phare pour transmettre la croissance future d'une entreprise à la prochaine génération tout en figeant l'impôt au décès du fondateur. L'article 86 LIR (échange d'actions sans changement de contrôle) en est un des principaux véhicules.
Comment ça fonctionne
Vous échangez vos actions ordinaires (croissance) contre des actions privilégiées de gel, dont la valeur est figée à la juste valeur marchande actuelle. Vos enfants (ou une fiducie familiale) souscrivent ensuite à de nouvelles actions ordinaires à valeur nominale. Toute la croissance future de l'entreprise leur appartient désormais, sans impôt déclenché aujourd'hui.
Exemple chiffré : votre société vaut 2 M$ aujourd'hui. Vous prévoyez qu'elle vaudra environ 5 M$ dans 15 ans. Sans gel, à votre décès, vous payeriez de l'impôt sur un gain de ~ 5 M$. Avec gel, votre impôt au décès est calculé sur le 2 M$ figé ; les 3 M$ de croissance future sont transmis aux enfants sans impôt successoral.
Le gel se combine souvent avec une fiducie familiale discrétionnaire qui détient les nouvelles actions ordinaires. La fiducie offre flexibilité (choix du bénéficiaire au moment opportun), protection en cas de divorce des enfants, et multiplication potentielle de la DGC entre plusieurs bénéficiaires admissibles.
Stratégie 4 — La convention entre actionnaires comme outil fiscal
On considère souvent la convention entre actionnaires comme un document juridique, mais elle est aussi un outil fiscal puissant. Elle peut prévoir des mécanismes d'achat-vente prédéfinis, financés par de l'assurance vie ou des modalités d'échelonnement, qui évitent les blocages successoraux et optimisent la fiscalité du transfert.
Une clause clé : la méthode d'évaluation des actions en cas de décès, de retrait ou de désaccord. Plusieurs choix possibles : prix fixe revu annuellement, multiple du BAIIA, formule à base de valeur comptable, recours à un évaluateur externe agréé. Chacun a ses avantages fiscaux différents.
Une bonne convention prévoit aussi qui détient et finance l'assurance vie sur les actionnaires-clés, comment le Compte de Dividendes en Capital (CDC) est utilisé à la suite d'un décès, et la séquence de rachat (rachat par la société vs achat par les autres actionnaires). Une convention défaillante peut coûter 30 % à 50 % d'impôt supplémentaire à la succession.
Stratégie 5 — Planifier 5 à 10 ans à l'avance
C'est la moins glamour des stratégies, et pourtant la plus payante. La planification fiscale du transfert d'entreprise ne s'improvise pas dans les six mois précédant la vente. Les principales optimisations exigent un horizon de planification de 2 à 10 ans selon les leviers utilisés.
Calendrier idéal
- 10 ans avant : Définir les objectifs (vente externe vs transmission familiale), structurer la société (Opco + Holdco), commencer la formation des successeurs.
- 5 ans avant : Considérer un gel successoral, mettre en place une fiducie familiale au besoin, réviser la convention entre actionnaires.
- 2 à 3 ans avant : Purifier les actifs pour assurer l'admissibilité AAPE, optimiser la fiscalité personnelle, finaliser la documentation.
- 1 an avant : Mandater un courtier (vente externe) ou structurer le mécanisme de financement intergénérationnel, faire valider toute la structure par les conseillers fiscaux.
Pièges fiscaux les plus coûteux
- Vente d'actifs plutôt que d'actions : un acheteur préfère souvent acheter les actifs (pour amortir l'achalandage), mais le vendeur paie alors deux niveaux d'impôt (corporatif puis personnel) et perd la DGC. Différence : facilement 200 000 $ à 500 000 $ d'impôt en plus.
- Société non admissible à la DGC à la date de signature : trop d'actifs passifs, période de détention insuffisante, activité accessoire mal qualifiée. La perte de DGC peut coûter ~ 270 000 $.
- Gel raté : actions privilégiées mal structurées, JVM contestée par l'ARC, mécanisme de rajustement absent. Risque : requalification en don, déclenchement d'impôt inattendu.
- Convention entre actionnaires inexistante ou périmée : décès, conflit ou rachat sans cadre juridique = blocage et coûts juridiques majeurs, sans parler de la fiscalité.
- Aucune assurance vie au moment du décès : la succession doit payer immédiatement l'impôt sur le gain en capital réputé à la valeur marchande des actions. Sans assurance, c'est souvent la vente forcée.
Coordonner les professionnels
Un transfert d'entreprise mobilise un fiscaliste, un comptable, un notaire, un avocat-fiscaliste, et un conseiller en sécurité financière pour la partie assurance. La coordination de ces intervenants — pas seulement leur compétence individuelle — fait la différence entre une transaction propre et une succession qui dérape.
En résumé
Vendre ou transmettre une entreprise québécoise sans planification fiscale, c'est volontairement envoyer 30 à 50 % de sa valeur en impôt. Cinq leviers à activer : DGC (1 M$+ d'exonération), roulements 85/86 (différer l'impôt), gel successoral (transmettre la croissance future), convention entre actionnaires (cadre juridico-fiscal robuste), planification longue (5 à 10 ans avant la transaction).
La bonne combinaison de ces leviers dépend de votre situation : âge, structure familiale, valeur de l'entreprise, identité du successeur, horizon de vente. Aucun « modèle universel » ne fonctionne. La valeur d'un conseiller, à ce stade, n'est pas tant de connaître chaque stratégie isolément que de savoir les orchestrer ensemble.
Préparez votre transfert d'entreprise
Si vous prévoyez vendre ou transmettre votre entreprise dans les 5 à 10 prochaines années, le bon moment pour commencer la planification, c'est maintenant. Joël Camiré accompagne les entrepreneurs québécois dans le volet financier et assurance de leur transmission, en collaboration avec leurs autres conseillers.
Réserver une consultationCet article est à titre informatif et ne constitue pas un conseil financier, fiscal ou juridique personnalisé. Consultez un fiscaliste, un avocat-fiscaliste et un conseiller en sécurité financière inscrits pour votre situation. Les montants, taux et plafonds présentés sont approximatifs et reflètent les règles 2025-2026 ; ils peuvent évoluer selon les indexations et les changements législatifs.