Le REER est l'outil d'épargne-retraite le plus connu au Canada. Mais pour un propriétaire d'entreprise au Québec, son utilisation soulève des questions que le salarié moyen ne se pose pas : est-ce que je dois me verser un salaire pour générer des droits REER ? Est-ce que ça vaut la peine si je peux laisser l'argent dans ma société ? Est-ce que l'IPP est une meilleure alternative ?
Cet article fait le tour des décisions REER spécifiques au propriétaire d'entreprise incorporé : impact du choix salaire vs dividende, stratégie mixte, alternative IPP, situations où le REER n'est pas optimal, cotisations rétroactives, et décaissement à la retraite.
Salaire vs dividendes : l'impact sur tes droits REER
Première règle fondamentale : seuls les revenus de salaire (T4) génèrent des droits de cotisation REER, pas les dividendes. Si vous vous payez uniquement en dividendes pour économiser sur les cotisations sociales, vous n'accumulez aucun nouveau droit REER. Année après année, votre plafond ne bouge pas.
Concrètement, vos droits REER d'une année donnée équivalent à 18 % de votre revenu gagné de l'année précédente, jusqu'à un plafond annuel (environ 32 490 $ pour 2026, indexé). Sans salaire, ce calcul donne zéro.
| Mode de rémunération | Droits REER générés | RRQ |
|---|---|---|
| 100 % salaire (T4) | Oui (18 % du salaire) | Oui, accumulé |
| 100 % dividende | Non (zéro droit nouveau) | Non |
| Mixte (typique) | Oui, proportionnel au salaire | Proportionnel |
Pour maximiser vos droits REER à 32 490 $ (chiffre 2026), il faut un salaire d'environ 180 500 $. Au-delà, vous ne gagnez plus de droits supplémentaires.
La stratégie de versement mixte : le point d'équilibre
La grande majorité des propriétaires d'entreprise que j'accompagne adoptent une stratégie mixte : un salaire suffisant pour maximiser les droits REER et les cotisations au RRQ, et le solde en dividendes.
Pourquoi ce point d'équilibre ? Parce que le salaire offre des avantages que le dividende ne peut pas répliquer :
- Génération de droits REER : 18 % du salaire devient un espace d'épargne fiscalement avantageux.
- Cotisations au RRQ bonifié : rente indexée à vie au gouvernement, particulièrement intéressante depuis la bonification de 2019-2025.
- Déductibilité corporative : le salaire est une dépense d'entreprise déductible, ce qui réduit l'impôt corporatif.
- Crédit d'impôt sur frais de garde et autres déductions qui dépendent du revenu gagné.
Une stratégie courante : un salaire d'approximativement 60 000 $ à 90 000 $ (selon les besoins de vie et les droits REER désirés), puis un complément en dividendes selon ce dont la société peut se permettre. Le reste reste dans la société pour fructifier à taux réduit (DPE).
L'IPP : l'alternative pour les hauts revenus
Le régime de retraite individuel (RRI ou IPP — Individual Pension Plan) est l'un des outils les plus puissants — et les plus méconnus — pour les propriétaires d'entreprise au Canada. Il s'agit d'un régime de retraite à prestations déterminées créé spécifiquement pour un actionnaire (ou un petit groupe d'actionnaires) de sa propre société.
Les avantages clés de l'IPP par rapport au REER :
- Cotisations plus élevées : surtout après 45-50 ans, l'IPP permet de cotiser davantage que la limite REER de 18 %, ce qui rattrape les années sans épargne.
- Cotisations déductibles pour la société : la cotisation est une dépense corporative déductible, similaire au salaire.
- Rachat d'années de service passées : possible de cotiser pour les années où vous travailliez déjà dans la société sans avoir d'IPP.
- Protection contre les créanciers : les actifs d'un régime de retraite agréé sont en général insaisissables.
- Cotisations supplémentaires si rendement faible : si les placements sous-performent, la société peut renflouer le régime, ce qui crée d'autres déductions corporatives.
Les contreparties : frais actuariels annuels (souvent 1 500 $ à 3 000 $), structure plus rigide qu'un REER, et règles de cotisation strictes. L'IPP devient intéressant pour un propriétaire d'environ 45 ans et plus qui se verse un salaire significatif (idéalement plus de 100 000 $/an) et qui a une vision long terme.
Quand le REER n'est PAS optimal
Le REER est presque toujours un bon outil, mais pour un propriétaire d'entreprise, il existe des situations où d'autres avenues sont plus intéressantes.
Cas 1 : taux d'imposition actuel plus bas que prévu à la retraite
Si vous êtes en début de carrière et que vos revenus sont bas, cotiser au REER fait économiser peu d'impôt aujourd'hui (taux marginal bas) mais sortira l'argent plus tard à un taux plus élevé. Dans ce cas, le CELI est généralement préférable.
Cas 2 : la société peut être un meilleur véhicule d'épargne
Pour un propriétaire d'entreprise qui a déjà un excédent significatif dans sa société, garder l'argent en société et l'investir au sein de celle-ci peut être stratégiquement intéressant — surtout depuis l'introduction des règles sur le revenu passif (DPE réduite au-delà de 50 000 $ de revenu passif annuel).
Cas 3 : SRG et CELI prioritaires
Si vous prévoyez avoir des revenus de retraite modestes (par exemple si la vente de l'entreprise n'a pas généré une grosse plus-value), le REER risque de vous faire perdre une partie du Supplément de revenu garanti (SRG) à la retraite, à cause du taux de récupération élevé sur les retraits REER/FERR. Dans ce contexte, le CELI peut être nettement préférable.
L'ordre idéal des contenants
Pour un propriétaire d'entreprise qui débute son épargne-retraite, l'ordre couramment recommandé est : (1) CELI au maximum, puis (2) REER selon la stratégie salaire/dividende, puis (3) placements dans la société, puis (4) placements personnels non enregistrés. L'IPP peut s'intégrer entre (2) et (3) selon l'âge et le salaire.
Cotisations rétroactives : récupérer les années perdues
Beaucoup d'entrepreneurs négligent leurs cotisations REER pendant les premières années — le démarrage absorbe toute la trésorerie. Bonne nouvelle : les droits REER inutilisés s'accumulent indéfiniment. Vous pouvez à tout moment cotiser pour récupérer ces droits non utilisés.
Stratégie classique : une fois que votre entreprise est rentable et que vous avez liquidité, faites une cotisation REER substantielle pour rattraper plusieurs années à la fois. Idéalement, c'est une année où votre revenu personnel est élevé pour maximiser le remboursement d'impôt.
Vous pouvez aussi cotiser sans déduire immédiatement : la cotisation est faite (et fructifie à l'abri) mais la déduction est reportée à une année future où votre taux marginal sera plus élevé. C'est une optimisation peu utilisée mais puissante pour les propriétaires d'entreprise dont les revenus fluctuent d'une année à l'autre.
Attention au plafond cumulatif
Cotiser au-delà de vos droits accumulés expose à une pénalité de 1 % par mois sur l'excédent (au-delà du coussin de 2 000 $). Vérifiez votre plafond exact sur Mon dossier ARC ou auprès de votre comptable avant de faire une grosse cotisation.
Le décaissement à la retraite : stratégie spécifique aux propriétaires
Quand vient le temps de retirer, le propriétaire d'entreprise a souvent plusieurs sources de revenus à coordonner : REER/FERR, CELI, dividendes de la société de gestion, vente progressive d'actions, RRQ, PSV, et possiblement une rente IPP.
L'ordre de décaissement n'est pas anodin. Quelques principes généraux :
- Conversion REER en FERR au plus tard à 71 ans avec retraits minimums obligatoires croissants.
- Récupération de la PSV à partir d'environ 90 000 $ de revenu net : ajuster ses retraits pour ne pas tomber dans cette zone.
- Fractionnement de revenu de pension avec conjoint à partir de 65 ans : peut transférer jusqu'à 50 % du revenu de FERR ou IPP au conjoint à plus faible taux.
- Utilisation stratégique du CELI en complément : retraits non imposables, qui n'affectent ni la PSV ni les crédits.
Pour un propriétaire d'entreprise avec une société de gestion (holding) accumulée, l'idéal est souvent de retirer en priorité des sommes du REER/FERR avant 71 ans, pour réduire les retraits forcés ultérieurs, et de gérer les dividendes du holding pour lisser le revenu sur 20-30 ans. C'est un travail de modélisation complexe.
Conclusion : le REER, un outil parmi d'autres
Pour un propriétaire d'entreprise au Québec, le REER reste un outil intéressant — mais il s'intègre dans une stratégie plus large qui inclut le choix de la rémunération, le CELI, l'épargne en société, l'IPP, l'assurance vie permanente, et le plan de décaissement à la retraite. La meilleure stratégie REER pour vous dépend de votre âge, vos revenus, votre horizon, vos besoins de vie actuels, et la structure de votre patrimoine.
Une bonne planification de retraite pour un propriétaire d'entreprise se construit sur 15 à 25 ans et exige une révision annuelle. Les décisions prises aujourd'hui — combien de salaire vs dividende, quoi cotiser au REER, quand démarrer un IPP — auront un impact direct sur votre liberté financière à 65 ou 70 ans.
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Réserver une consultationCet article est à titre informatif et ne constitue pas un conseil financier, fiscal ou juridique personnalisé. Les stratégies de rémunération, REER, IPP et décaissement nécessitent une analyse personnalisée par un professionnel inscrit, idéalement en collaboration avec votre comptable. Les chiffres présentés sont approximatifs et basés sur les paramètres 2026 estimés ; certains plafonds sont indexés annuellement.